
Taxis devant la gare d'Hiroshima
« Je ne sais pas pourquoi les chauffeurs de taxi sont tous très jeunes à Tokyo : ils doivent l’être. Autrement, ils risqueraient de succomber à une crise cardiaque, ainsi que le font sans doute leurs clients les plus assidus. On me les avait dépeints comme des casse-cou, l’expression est bien faible. Ce sont des suicidaires. Mais attention, ils sont d’une vertigineuse habilité, et il leur arrive beaucoup plus souvent de provoquer un accident que d’en être la victime. En sorte que vous en viendrez quand même à vous confier à eux avec un certain sentiment de sécurité : vous êtes mieux protégé à l’intérieur du taxi, que dans son voisinage immédiat. A Tokyo, le chauffeur de taxi double à gauche, à droite, devant derrière…partout ! On le croitrait capable de survoler les embouteillages, à le voir s’engager à toute allure dans un secteur particulièrement encombré. Là où vous n’oseriez vous aventurer avec une simple moto, il passe comme un éclair avec sa grosse Nissan, de la taille de nos voitures ou à peu près. Vous vous épongez discrètement le front, mais vous n’aurez pas le temps de ranger votre mouchoir : vous venez d’être soumis à un arrêt si brutal, que vous avez failli quitter la banquette arrière pour vous installer d’un seul coup à côté du chauffeur, sans que l’on ait pris soin de solliciter votre avis. Disons-le franchement : nous ne roulons pas dans les rues d’une ville, mais sur la piste des stock-cars ; nous ne sommes pas sur la terre, mais sur une planète inconnue ; nous ne sommes pas parmi les hommes, mais chez des névropathes en plein délire. Regardez-les pourtant ces chauffeurs dans le rétroviseur : ils sont calmes, placides, innocents. Ils s’imaginent peut-être que cela se passe ainsi dans toutes les grandes villes du monde. »
- Eugène CLOUTIER, «Journées Japonaises », éd d Jour, 1972, Montréal.